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Article Symbioses

Un jardin pour prendre soin

Un jardin pour prendre soin

Un jardin pour prendre soin

Février 2025, un article de Christophe Dubois
Un article du magazine Symbioses n°146 : Santé et environnement - Apprendre à prendre soin

Avec l’association Therra, le jardin devient un espace de promotion de la santé, d’éducation à l’environnement et de justice sociale. Reportage dans les racines de l’hortithérapie.


©Therra

Selon plusieurs recherches, intégrer la nature dans les politiques d’accompagnement des personnes en situation d’exil améliore leur bien-être mental et physique. Comme ici au jardin de soins de Therra, à Wépion.
Photo ©Therra


Les premiers flocons tombent sur la Belgique en ce jeudi de fin d’automne. Mais pas encore ici, sur les hauteurs de Wépion. Au bout du chemin qui s’écarte de l’imposant centre spirituel La Pairelle, une large prairie fait place à un jardin un peu sauvage. C’est l'un des « jardins de soins » de l'association Therra, reconnue à la fois comme organisation d’éducation à l’environnement et opérateur de promotion de la santé. En cette saison, la nature s’endort, mais ici la vie reprend. « Je suis venue voir ce que la nature apporte spécifiquement aux personnes qui, comme certains d’entre nous, ont été ou sont en épuisement », résume Sophie, venue en groupe dans le cadre d’un programme d’orientation et de reconnexion organisé par le Centre Européen du Travail. « Comment le brouillard mental peut être apaisé par la nature », prolonge sa voisine, emmitouflée dans son écharpe.

En guise de mise en jambes, Anne-Claire Orban, formatrice et coordinatrice de Therra, propose à chacun·e de se retourner, dos au groupe : « Ecoutez ou observez si un élément en particulier retient votre attention ».  Au loin, les arbres se mettent à nu, l’ocre et le rouge laissent progressivement la place au brun. Silence, contemplation, puis partage entre participant·es : « Le calme et la vue dégagée, ça change de la ville » ; « Je me suis demandé quelle vie abritait le mur de ronces ».

« Vous venez d’expérimenter la restauration de l’attention », explique Anne-Claire, qui opère un petit détour par une théorie développée par Kaplan (1). Au quotidien, nous sollicitons principalement notre attention dirigée, afin d’être plus efficaces. L’hyperconnectivité accentue le phénomène. Le fait d’activer nos sens et de visualiser des paysages comportant des éléments naturels, de les mettre à distance et de les contempler, va capter notre attention involontaire, permettant à notre attention dirigée de se diluer et à nos capacités attentionnelles d’être « restaurées ». « Cela fonctionnerait même partiellement en réactivant nos souvenirs de tels moments, par exemple en regardant la nature par la fenêtre ou sur une photo, ou en écoutant des sons de la nature », illustre la diplômée en anthropologie médicale et en hortithérapie (2).

Une approche éducative et non thérapeutique

Les participant·es sont ensuite invité·es à trouver dans le jardin cinq éléments naturels symbolisant respectivement le stress, le stress chronique, l’épuisement, le burn-out et la dépression. « Pour la dépression, il faudrait trouver quelque chose qui dessèche », lance l’un d’eux à ses deux comparses, se faufilant entre les plantes médicinales, la grande serre, la mare et les bacs potagers réservés aux écoles. Les sous-groupes reviennent ensuite sous le vieux porche, pour partager leurs trouvailles et les classer dans l’ordre :

  • des orties pour symboliser le stress ;
  • une ronce pour le stress chronique (« parce que ça laisse des traces plus longtemps ») ;
  • une feuille fanée pour l’épuisement (« on perd de l’énergie ») ;
  • une branche qui casse pour le burn-out (« il y a vraiment un truc qui casse – par exemple le travail – mais on peut avoir d’autres branches qui sont encore vivantes, comme la famille par exemple, ou ça peut être l’inverse ») ;
  • un arbre mort pour symboliser la dépression (« le burn-out peut mener à la dépression, mais la différence c’est que lorsqu’on est déprimé rien ne fait plaisir, tout est gris »).

L’approche développée ici se veut avant tout préventive et éducative. « Notre objectif n’est pas de guérir les gens ou de faire baisser leur taux de cortisol [ndlr : l’hormone du stress], mais de les sensibiliser, de leur faire expérimenter la nature comme une ressource pour la santé, qu’ils comprennent par le vécu que la nature peut, par exemple, diminuer ce taux de cortisol », souligne la coordinatrice.

L’association multiplie donc les expériences positives de la nature : observation des insectes, land art, jardinage, ateliers sensoriels, balade d’écoute, cuisine de légumes frais, visites chez les maraîcher·es… « Nous allions toujours expérience et information : ressentir et comprendre permet par la suite d'agir en conscience. » Au-delà des effets directs sur la santé mentale et physique, les activités habituellement proposées au jardin génèrent un sentiment d’utilité et de résilience ; alors que la stimulation sensorielle (goût, odorat, toucher) permet à chacun·e de se reconnecter à soi et à l’environnement, comme en témoignent les participant·es. L’une d’elle, Carmen, résume : « Le soin qu’on donne à la nature, elle nous le rend ».

S’adapter

Le petit groupe quitte alors le jardin pour se réchauffer à l’intérieur, avec un bon thé. L’occasion pour Anne-Claire d’expliquer les différents stades du burn-out, les facteurs individuels et collectifs – dont ce fichu modèle socio-culturel de la performance.

L’animatrice avait prévu de fabriquer ensuite des couronnes végétales avec des éléments ramassés au jardin, « pour passer de la tête aux mains, créer, se vider la tête ». Mais le groupe préfère qu’elle prolonge ses explications sur les apports de la nature en termes de santé globale (3). « On construit toujours avec le partenaire, sur mesure, puis on s’adapte à l’énergie du groupe et à ses aspirations du moment », confie en aparté Anne-Claire, en expliquant la posture bienveillante et non moralisatrice valorisée chez Therra. « Tous nos animateurs et animatrices – qu’ils ou elles soient kiné, nutritionniste, psy ou naturaliste – sont formé·es ou sensibilisé·es à la fois à l’écologie et au bien-être du groupe. Si une personne a un souci, on s’arrête, on y prête attention. »

Des groupes d’adultes, l’association en accompagne beaucoup, dans différents formats, du séjour de ressourcement au cycle d’ateliers. Des adultes le plus souvent fragilisés socialement ou économiquement, que ce soit par l’exil, la précarité, les troubles psycho-sociaux ou la maladie chronique. « En éthique de promotion de la santé, tu ne peux pas aggraver les inégalités. Or il y a des inégalités profondes d’accès à la nature. C’est pour cela qu’on privilégie comme partenaires des structures sociales qui touchent des personnes qui ne pourraient pas s’offrir nos activités par ailleurs. Agir pour la santé n’a pas de sens si on n’intègre pas les dimensions sociales et environnementales », estime Anne-Claire Orban. En effet, selon plusieurs études, la santé d’une population dépend surtout des modes de vie et conditions sociales (environ 51 %), ainsi que de l’environnement (19 %), tandis que le système de soins et la biologie n’en expliquent respectivement qu’environ 20 % et 10 % (4).

Cultiver l’autonomie

Une poignée de femmes en exil, hébergées au centre Croix-Rouge de Jambes, fait partie de ces groupes fragilisés qui font vivre le jardin. Depuis avril, chaque jeudi, elles viennent jardiner, cuisiner et discuter sur les hauteurs de Wépion. « Travailler dans le jardin nous apporte santé et énergie, tant pour le corps que pour l’esprit, témoignent-elles dans leur langue. J’attends le jeudi avec impatience. Ça fait du bien de bouger, c’est mieux que de rester dans notre chambre ». Jardiner peut en effet être tantôt méditatif, tantôt sportif.

Alice, animatrice chez Therra et kinésithérapeute de formation, en profite d’ailleurs pour leur faire prendre conscience de leur corps et de l’importance d’en prendre soin. « Progressivement, les liens et la confiance se sont tissés. Aujourd’hui, elles se sont approprié le lieu, c’est leur bulle d’oxygène », constate-t-elle. Alors que chacune s’affaire à mettre les cultures en hivernage, cela sent la fin de la saison. Voilà venu le temps de se dire au revoir. C’est hélas leur dernier jeudi, l’accompagnement se termine. Mais des graines ont été semées dans leurs esprits pour prolonger l’expérience, ailleurs… Le groupe réfléchit aux ressources proches de leur milieu de vie pour perpétuer l'expérience en nature. Elles iront, en 2026, visiter divers lieux verts accessibles depuis le centre croix-rouge et s'investiront dans la mise en place d'une jardin au sein du centre. L'idée n'est pas de lâcher les participant·es mais de leur faire découvrir les bienfaits de la nature sur leur santé et de réfléchir ensemble aux possibilités offertes dans leur quotidien par la suite.

Therra cherche de plus en plus à intervenir – ou à encourager à agir – sur les lieux de vie. L’objectif est de rendre les participant·es autonomes dans leur lien à la nature et à la santé, pour favoriser une continuité des effets positifs. « On ne peut pas séparer la santé du territoire où l’on vit, souligne Anne-Claire Orban. Durant le projet, certaines participantes ont ramené des semis et de la terre au centre de la Croix-Rouge. Elles ont fait pousser leur plante dans leur chambre, en ont pris soin semaine après semaine. Ça leur permet de se vider la tête, de trouver du sens, d'être utiles pour un autre être vivant. Ce sentiment d’utilité est très important pour nos publics. »

À Dinant, pour un autre projet avec des mamans solos, chaque atelier a lieu dans un espace vert proche de chez elles : « L’objectif est qu’après, elles sachent où aller. » Même logique à Waremme, où un groupe du CPAS cultive une parcelle collective dans un jardin communautaire : « En fin de cycle, on les encourage à prendre leur propre parcelle. »

Mise en réseau

Therra accompagne par ailleurs les structures dans la création d’un jardin de soins (5) adapté à leurs publics et à leurs objectifs. Comme à l’Unité de Soins palliatifs du CHR de Sambreville. Des essences fleuries aux nichoirs, du banc de contemplation au massif aromatique, l’espace nature y est pensé et construit collectivement depuis plus d’un an, en collaboration étroite avec les équipes soignantes. Il comporte une zone PMR, une zone de ressourcement et une zone pour patients psychiatriques, avec des fonctions spécifiques : solliciter la vue, l’odorat, favoriser la biodiversité afin de s’émerveiller de la vie, apaiser ou au contraire stimuler… Le jardin devient alors un prolongement du soin, un espace où « le beau, la joie, le léger »  peuvent exister, même dans la fin de vie.

Dans tous ces projets, Therra ne se conçoit pas comme un prestataire isolé, mais comme un acteur de réseau, au croisement du social, de la santé et de l’environnement. L’association privilégie les partenariats de long terme, parfois sur plusieurs années, afin de tisser des liens durables entre acteurs. Pour faire germer les collaborations et stimuler les échanges entre praticien·nes des soins verts, l’association a même récemment lancé un réseau wallon mêlant actuellement une quarantaine de thérapeutes, psychologues et professionnel·les de l’éducation et de la nature. Avec déjà un constat partagé : « les activités en nature sont tout autant bénéfiques pour les bénéficiaires que pour les professionnels. Mettre en place un jardin à visée thérapeutique réduit le turnover et le burn-out dans les équipes ».

Au fil des saisons, l’association continue de faire pousser les soins verts, vers plus de prise en compte des apports de la nature dans le secteur social et celui de la santé, et inversement. Avec un prescrit : prendre soin du vivant, par le vivant, en le vivant.

A lire par ailleurs : Symbioses n°136 - Dehors pour apprendre (2022), notamment les articles Des bienfaits pour la tête et le corps, Se ressourcer et recréer du lien (ateliers nature pour adultes en insertion sociale), Un espace d’évasion à l’intérieur des murs (jardin naturel aménagé au sein d’un établissement pénitentiaire psychiatrique)... En libre accès.

(1) La théorie de l’attention de Kapla
(2) L’hortithérapie utilise les activités de jardinage et la relation avec les plantes pour améliorer la santé physique, mentale et sociale d’une personne.
(3) Therra a écrit plusieurs articles sur ces apports, notamment sur la biophilie, les soins verts, la régénération du cerveau, les liens entre nature et santé mentale, etc. A lire ici.
(4) Cantoreggi N., Simos J. 2010 CDC 1993 Environnemental Health & Sustainable Development, Université de Genève, repris par https://www.fbpsante.brussels/promotion-de-la-sante/ 
(5) A ce sujet, citons l’ouvrage Créer un jardin de soin, éd. Terre vivante (voir notre sélection d'outils pédagogiques)


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